Bienvenu.es dans le monde en mouvement d'Élodie Fradet
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VILLE EVRARD, LA TRAVERSÉE, 2025
VILLE EVRARD, LA TRAVERSÉE, 2025
Quelque soit la manière dont j’ai choisi de nous présenter ou représenter (ma famille et moi-même), ce que je vous livre est toujours une manière d’essayer de comprendre les modes de relations qui s’établissent au sein de notre tribu.
J’évolue entre ce qui est vrai et ce qui est joué, entre narration et mensonge. Vous êtes invité à me croire sur parole car vous ne saurez jamais si ce que je vous dis est vrai. Je suis une menteuse. Je fais des images.
Chacun joue son propre rôle dans la famille mais tout est écrit. Le fait d’être proche, de se connaître, cette intimité là permet de créer le trouble entre la réalité et la fiction _ ce moment où l’artifice et le réel s’entremêlent et où on ne sait plus très bien où l’on se situe. L’intimité en étant une famille pour de vrai transparaît, transpire dans les images.
Tout créateur est père et mère. Tout créateur est enfant de son oeuvre même. Et l’enfante inlassablement. Créant, nous reformons inlassablement, la cellule familiale perdue, rêvée.
Où trouver meilleur lieu que l’espace familial, où, qu’ils le veuillent ou non, les êtres s’exposent et s’affrontent ? La cellule familiale présente les avantages de créer, dès qu’elle apparaît, une référence commune, un mode de relation identifiable, dont les étirements, les déchirements deviennent d’autant plus compréhensibles qu’ils résonnent intimement en chaque spectateur.
Où se nichent les réservoirs d’amour ? Dans la famille, creuset initial de la relation à l’autre, même les pires, les déchirées, les incestueuses, les décomposées.
La cellule familiale me fournit un éventail de tensions, de situations, situé dans un microcosme resserré_ nombre limité de personnages, de lieux et de temps_ pour un effet macroscopique.
La scène familiale est représentation du monde. Tout ce qui s’y passe révèle et dénonce les rapports de force, aliénations ou destins humains. Je ne cesse de représenter mon histoire familiale, avec ses heurs et malheurs, pour en révéler les contradictions internes et pour imaginer un propos plus large sur l’état de notre monde.
Au lit, mes chers parents sont chacun coincé dans leur propre temporalité. Le père tente de se tuer, en boucle. La mère ne veut rien en entendre. Un silence de mort règne tandis qu’un doigt est en suspend sur la gâchette ou deux coincés dans les creux d’oreille. Ils sont leurs yeux dans les nôtres. Nous sommes, au pied de leur lit, spectateur pris à partie de cette tragi-comédie. La boucle temporelle nous dit la tragédie de l’être qui recommence chaque matin tandis que dans chaque éclat de rire de la mère, la mise en scène se fissure jusqu’à créer une faille, temporelle également.
Mes chers parents, 2007
Mes chers parents ont été montré de 2007 à 2014 à la Zoo Galerie de Nantes, lors du colloque « C’est mon genre_ Art, Féminisme et Genre » aux Beaux-arts de Nantes, à l’occasion de « Femmes, femmes, femmes » au MacVal de Vitry-sur-Seine ainsi chez Martine et Thibault de la Châtre Galerie, Paris.
« Chaperonnes-tu se donne des airs de fable et nous conte un monde fantastique et cependant familier.
À ma place, Makiko Furuichi joue. Elle est un corps intermédiaire, une interprète, une doubleuse. Ainsi, je deviens, la metteuse en scène et « dirige ». Je dirige une petite fiction d’une étrange familiarité, un conte dont les événements sont significatifs en regard de mon histoire personnelle et des relations entre individus d’une même tribu. Makiko, l’étrange étrangère arrive dans cette cellule familiale, non loin d’un « Théorème » de Pasolini.
Deux femmes serrent des troncs d’arbre contre elles. Puis, les cheveux deviennent trop longs. L’une dans les bras de l’autre, le père devient voyeur. Et les pleurs du père? La mort apprivoisée siège au milieu des vivants. Face à la fin, l’Autre et le Moi, le réel et le fantastique se rencontrent.
Chaperonnes-tu?, 2007
Chaperonner : Servir de chaperon à une jeune fille. Accompagner quelqu’un de plus jeune que soit pour la protéger.
Au début du XVIIe siècle, le terme chaperon désignait une sorte de chapeau qui avait un bourrelet sur le haut et une queue qui pendait sur l’épaule.
Vidéo DV 4/3
5minutes, 25secondes.
PRÉSUMÉES INNOCENTES, 2007
Installation vidéo & performance.
Vidéo DV 4/3
11minutes, 8 secondes.
Un enfant déambule dans un champ de fleurs de Cosmos.
La caméra caresse, heurte, écrase les fleurs sur son passage, se rapproche au plus près du garçonnet, le perd, le cherche, le retrouve, puis le perd à nouveau.
L’enfant évolue dans une nature démesurée, surréelle.
Elle l’ensevelit, l’absorbe peu à peu comme l’anticipation d’une disparition, d’une perte, d’une émancipation.
Le corps se confronte à cet all over végétal, où les repères se fondent au travers de ce paysage dominateur, à l’échelle du Cosmos.
COSMOS, 2008
Cosmos : fleurs de jachère _ univers considéré comme un tout organisé et harmonieux
« Qu’est ce que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. » Blaise Pascal.
Une partie se joue entre une mère et son fils. Mémé domine la partie et crache au visage de papa les résidus de ses pions comestibles. L’histoire, proche de celle d’un conte, tente de nous faire croire que l’espace sous la table de jeu, nous emmène dans les bois où papa entame une marche au rythme soutenu, suivi avec difficultés de mère grand. Lorsque le paysage s’ouvre sur la mer, le fils porte sa mère fatiguée sur le dos et vient la déposer sur le sable. Elle restera là en attendant la mer remonter.
L’action de La Muraille se déroule en un plan séquence : une jeune femme s’avance vers une fenêtre, l’ouvre et doucement, se déshabille. L’image de par ses qualités est une référence direct au cinéma muet.
La Muraille est une mise à nue hésitante et pudique offerte à la nuit, à l’inconnu. L’obscurité isole et retient chaque être au fond de lui-même. Ou bien, il y éprouve l’invisible, l’incertain et la fondamentale inquiétude de la nuit comme antichambre du néant. Ou bien, il y mesure la force de l’imaginaire et la fascination libératrice de l’infini.
la muraille, 2009
La Muraille prend sa source dans l’histoire du clair-obscur pour laquelle voir implique naturellement fantasmes et rêverie.
Elle se joue au ralenti jusqu’à se figer quelques fois. La vitesse de défilement des images modèle le temps, sculpte le sentiment de la durée. Le corps lui-même semble ne plus se satisfaire de sa propre vitesse. Jusqu’au dénouement, tel une chair plastique, il va et vient, hésitant.
Ne sachant ni lire ni écrire, ma mère utilise des méthodes bien à elle afin d’apprendre un texte de casting de comédienne pour un feuilleton télévisée, une histoire de filiation dramatique.
tu seras une femme ma fille, 2009
Vidéo SD 4/3
3 minutes, 46 secondes.
Dans La disparition, un engin mécanique de gros oeuvre s’agite dans le cadre. Une famille, homme, femmes et enfant patiente dans la seule pièce d’une minuscule maison à l’abandon. Dans cette salle d’attente domestique, ils se scrutent les un·es les autres, guettent l’engin démolisseur qui orchestre, déplace les deux meubles restants comme pour occuper leur temps même absurde. La tractopelle menace. L’armoire est un objet moulo qu’on se doit de manipuler après précautions sous peine de récolter les foudres du défunt voire du destin.
J’ai construis Tantôt en m’intéressant à la notion d’acteur et de figurant.
Le figurant donne son corps à l’image ; il est sans voix et parfois en témoigne. Par son indifférence, il confère au récit sa crédibilité. Il est le non-actant derrière l’actant-acteur.
Personne n’a jamais été acteur dans la famille. Ici, mes figurants deviennent acteurs-actants, prennent la parole, agissent dans le récit pour le découdre davantage.
Les personnages comme ceux de Piero della Francesca, dans leur immobilité hiératique, sont à la fois hors du temps et dans l’image, inscrits dans une histoire, une légende singulière_ étonnamment présents dans leur absence. Pensée comme une Aventurra d’Antonioni version prolétaire, les personnages de Tantôt sont perdus dans un monde trop vaste pour eux. Ils ne savent plus comment se mouvoir, dans quel but, quelle direction ni quoi ressentir. Ils ne nous rassurent guère plus que le contenu de cette histoire qui hésite à prendre un chemin définitif.
tantôt, 2011
Je tente de comprendre le caractère insaisissable des choses, l’incapacité de l’image à les représenter, du récit à les contenir, du regard à y adhérer et à en déchiffrer le mystère.
Tantôt est une fuite permanente du temps et du sens.
Deux figures fantomatiques habitent un paysage surnaturel. On ne saurait les situer. On ne saurait dire : « Où est quand ». Ce qui est de l’ordre de la fiction et ce qui est de l’ordre d’un réel révélé dans sa théâtralité s’y côtoient, s’y confondent.
J’y éprouve les limites de la prise de vue. J’y contrarie la construction filmique. Habiter le lieu paysage devient ici une question existentielle, celle d’habiter le monde. Where is when est autant une réflexion sur la plasticité de l’image que sur les structures du récit. Elle concentre les regards sur ce qui se joue dans les représentations, dans les schémas de vision. Tout y est fabriqué et renvoie aux constructions fictionnelles qui façonnent les imaginaires.
where is when, 2011
Where is when a été montrée en 2011 au Point Éphémère à Paris lors de la soirée de projections « The FRAME Project » ainsi qu’à la galerie parisienne, Martine et Thibault de la Châtre pour « Cosmic Players », en 2014.
Vidéo HD 16/9
6minutes, 30secondes.
Dans La Poursuite, le lieu est un vélodrome désert, un espace en creux qu’on dirait en attente, une architecture exposée pour elle-même. Projecteurs éteints, escaliers déserts, gradins aux allées vides, sièges vacants. On découvre, plan après plan, cet anneau de béton entouré de zone d’observations et d’occupations accueillant en son centre un espace vert. S’établit entre les images une circularité singulière en fabriquant un cadre qui tourne sur lui-même, le temps défile en boucle dans un espace figé, un temps gelé. La Poursuite orchestre une partition d’espace/temps entre passé et présent, mémoire et événement.
la poursuite, 2013
La poursuite a été montrée, en 2013, au 6B à Saint-Denis lors de l’exposition « To bring a tear to the stone » organisé par le groupe de recherche « FRAME ».
Vidéo HD 16/9,
6minutes, 51secondes.
« Mémémoires de famille » est une construction en bois de palettes : celles que ma grand-mère utilise pour chauffer sa maison. Elle représente une cabane perchée dont la seule ouverture accueille une vidéo. On peut y voir Léna attablée, derrière elle son feu de cheminée. Elle est la diseuse et dira « douleur » pour « doubleur ». Elle n’a pas l’habitude de lire ces mots : les miens et ceux d’un certain art contemporain dont elle est pourtant l’interprète, la maîtresse ignorante.
mémémoires, 2007-2019
Installation vidéo, bois de palettes pour le feu et lecteur, dimensions variables, taille humaine.
Ce qu’il y a à voir semble presque banal. Ces paysages, ces chemins de campagne, pourraient ressembler à n’importe quels paysages ou chemins de campagne. Mais vers le fond de l’image, un bloc noir apparaît, parallélépipède rectangle presque minuscule, dont on ne peut détourner le regard. Il est comme un « ça » dans l’évidence du monde, comme une tache dans le bruissement de la nature, comme un secret déposé là par hasard, et dont on ne sait ni ce qu’il faut en faire ni ce qu’il faut faire face à lui, s’y confronter ou partir en courant. L’événement est peut-être à venir.
la traversée, 2014-2025
En 2014, « La traversée [ ❚1, ❚2] » est montrée dans l’exposition « Cosmic Players » à la galerie Martine et Thilbault de la Châtre, à Paris. En 2022, elle fait l’objet d’une acquisition par la ville de Vénissieux, Centre d’art Madeleine-Lambert. Cette année, elle a été exposée à La Halle Centre d’art de Pont-en-Royans lors de l’exposition « Tresspassing ».
Il n’arrive plus rien aux humains parce que c’est à l’image que tout arrive.
L’Arriva est une vidéo métalangagière qui s’expose comme un commentaire sur elle-même, comme autoréflexive par rapport au médium et à ses procédés. Elle exhibe et réfléchit ses conditions de constitution. Impure et bricolée, L’Arriva s’affirme comme artifice énonciatif : « Je vis de vous montrer comment je suis faite, de quel bois numérique je suis constituée ».
L’image vidéo est ici personnifiée, personnage principale d’une tragédie de laquelle elle renaîtra toujours de par son mode de fonctionnement et sa nature même : sa mise en boucle éternelle et sa reproductibilité infinie.
Autoréflexive L’Arriva, autobiographique aussi car plus rien ne passe entre mon père et sa mère, pas une parole, pas le moindre geste.
Ce qu’il y a à voir, rien sinon le tremblement du noir sur l’écran. En fond sonore, le bruit des vagues. Ça marche ? C’est alors que « ça » apparaît et se met à bouger. « Ça » est ce même écran noir retourné, redressé qui soudain se déplace, s’éloigne de nous par à coups, et se démultiplie comme cela se fait dans le monde des images. Ils vont donc, jouent en coexistence et dans un système perceptif classique (le rapport distance/dimension), s’enfoncent dans la profondeur de l’image, se rapetissent nous laissant découvrir un paysage dans lequel ils évoluent : une vue de l’Océan Atlantique.
"L'Atlantique traversée [❚, ❚, ❚, ❚, ❚, ❚, ❚❚❚❚❚❚❚❚] ", 2017
2 mn, 55 sec. Vidéo HD 16/9. Chaque traversée est fabriquée à la main.
Chacun chevauche l’autre, s’embarrasse de l’autre dans sa traversée. 51 blocs noirs, parallélépipèdes rectangles non-identifiés, arrivent presque minuscules au bord de l’eau, formant une bande obscure coupant l’image en deux, raturant la vague blanche d’écume lumineuse et venant former une muraille.
Il faut imaginer le retour : ils s’avancent, avancent vers nous, ils se dirigent droit sur nous, ils sont là, près, si près que leur présence se dissout, se dilue, et masses d’encre envahissant le ciel, la terre et la mer, recouvrent l’écran, tout l’écran. Une marée de « ça » qui vous arrive dessus et vous submerge. Rien, plus rien. Ils semblent être passés non pas près de nous, mais en nous.
